Avec l’acquisition, en septembre dernier, de la jeune entreprise québécoise, Bopaq dite Bo, et de son système d’emballages réutilisables puis avec l’installation de cette unité dans les locaux de la Centrale agricole en décembre 2025, Tricentris insuffle un élan certain à l’économie circulaire.
Dans un contexte écologique et sanitaire alarmant (lire encadré ci-dessous), les solutions d’emballages réutilisables proposées par l’entreprise Bo tombent à pic. Créée en 2020, celle-ci a lavé plus de 4 millions d’emballages depuis novembre 2021 puis a permis leur réutilisation. En effet, ces contenants sont conçus pour durer plus de 1000 lavages…
Le pari du réutilisable
« Avec mon expérience dans le lavage de vaisselle, je savais que les consommateurs seraient parfaitement à l’aise avec l’idée de réutiliser de la vaisselle lavée et partagée par d’autres », affirme la fondatrice de Bo, Mishel Wong, devenue directrice développement des affaires à Tricentris.
Le saviez-vous? 8000 mégatonnes (Mt) de déchets plastiques polluent la planète. Et pour cause : moins de 10 % des plastiques sont recyclés tandis que la production de plastique ne cesse de croître. De 2 Mt en 1950, elle est passée à 475 Mt en 2022, avec une projection de 1200 Mt à l’horizon 2060.
Ainsi, sur le marché nord-américain, les emballages plastiques représentent 43 % des parts de marché des contenants rigides (source : Single-use supermarket food, United Nations Environment Programme, 2022).
Par ailleurs, un audit récent auprès des grandes épiceries au Canada a révélé que près des deux tiers des produits d’épicerie étaient emballés dans du plastique.
Effets néfastes du plastique
Or, les effets néfastes de la pollution plastique sur l’environnement et sur la santé humaine soulèvent des préoccupations grandissantes. « Les plastiques provoquent des maladies et sont responsables de pertes économiques liées à la santé dépassant 1500 milliards de dollars américains, par an, dans le monde », ont alerté, du reste, en août dernier des scientifiques dans la revue Lancet.
Prenant les devants, dans l’attente de l’aboutissement des pourparlers sur le traité mondial contre la pollution plastique qui tarde à poindre, ces experts ont annoncé la mise en place un système de surveillance mondial indépendant basé sur des indicateurs.
Au-delà du service, Bo propose tout un dispositif innovant. D’un côté, sur chaque contenant, des codes QR uniques sont apposés. De l’autre, les utilisateurs s’inscrivent à un compte pour commander leur repas à emporter dans un restaurant partenaire de Bo et scannent le code QR du contenant. Ils disposent ensuite de 14 jours pour le retourner gratuitement dans des bacs équipés eux aussi de codes QR et disséminés un peu partout dans la ville.
Une fois collectés, les contenants arrivent au « LavaBo », l’entrepôt de lavage industriel de Bo où ils sont nettoyés, assainis et redistribués aux restaurants selon leurs besoins. Un cycle vertueux qui rappelle le système des consignes… avec la technologie en plus.
Plus de 240 partenaires
« Depuis son lancement en 2021, Bo s’est déployé sur quatre segments : les restaurants, les institutions, l’événementiel et les services de traiteurs ainsi que le prêt-à-manger », explique Mishel Wong. « Plus de 240 partenaires dans le service alimentaire ont déjà adopté le système », se réjouit-elle.
L’activité s’avère plus ou moins intense en fonction du profil des partenaires. Les festivals génèrent des volumes impressionnants concentrés sur peu de jours : 70 000 plats en quatre jours pour le festival POCHA MTL au centre-ville de Montréal. Les institutions, quant à elles, offrent une forme de régularité quotidienne rassurante. La chaîne de résidences pour personnes âgées Cogir, par exemple, « évite désormais 1 million d’articles jetables par année en utilisant le système Bo », d’après la directrice des affaires.
« Les collèges qui ont leurs propres installations de lavage peuvent gérer leurs plats eux-mêmes, précise-telle. Les étudiants empruntent à la cafétéria, retournent les contenants, avec toute la technologie pour tracer et calculer l’impact », explique-t-elle. « C’est un circuit court efficace. »
Néanmoins, elle en convient, l’appropriation généralisée du réemploi des emballages nécessite davantage d’efforts. « Pour que ça devienne une habitude dans les rues, il faut passer par les restaurants », croit-elle.
De fait, comme les restaurants sont dispersés, indépendants, avec des équipes différentes, la mission de Bo est plus délicate. « Ça demande beaucoup de formation pour proposer une alternative au jetable qui est devenu le standard si facile de notre société », concède-t-elle.
Avec Tricentris, le nouvel élan
En janvier dernier, Bo a déménagé dans un local de 6000 pieds carrés à la Centrale agricole, doublant ainsi son espace de travail. Ce déménagement s’est accompagné d’une transformation structurelle d’importance si l’on en croit la fondatrice.
« Tricentris existe depuis 30 ans comme coopérative de centres de tri à Terrebonne, Lachute et Gatineau », décrit-elle. Le nom même, « Tricentris », évoque cette mission originelle.
La réorientation stratégique récente a donné naissance à une nouvelle division consacrée au réemploi, à la réduction et à la réparation, ajoutant ainsi la dimension de circularité au modèle traditionnel de tri. « En tant que coopérative, nos membres sont des organismes municipaux. Nous pouvons maintenant parler de stratégie et d’innovation pour aider nos villes à réduire les déchets. »
« Nous voulons devenir le standard pour l’optimisation des ressources de notre planète »
Par conséquent, pour Bo, l’intégration à Tricentris a tout changé. La structure dispose maintenant de nouveaux départements : RH, marketing, finance. Ainsi, l’effectif actuel de Bo varie de 4 à 17 employés selon la saison, mais elle appartient désormais à une organisation plus grande, Tricentris, comptant environ 400 employés.
Montréal au cœur de la stratégie 2026
« Vivre dans un monde meilleur signifie aider la société à adopter un modèle circulaire avec moins de gaspillage. Et Montréal est la plus grande ville du Québec. »
Un partenariat en cours avec la Ville arrive à point nommé.« Une entente avec la Ville de Montréal vient juste d’être signée. Nous sommes au début de quelque chose de grand », annonce-t-elle.
« Montréal a déjà amorcé sa transition avec des réglementations sur les emballages à usage unique entrées en vigueur en mars 2023 [depuis le 28 mars 2023, la Ville interdit la distribution de certains articles en plastique à usage unique dans les commerces et restaurants]. Bo apporte son expertise de terrain et sa technologie pour accélérer ce mouvement », confie-t-elle. « L’innovation que nous allons mener donnera l’exemple, non seulement à travers le Canada, mais aussi à travers le monde. Nous voulons devenir le standard pour l’optimisation des ressources de notre planète. » Vaste programme.
Les projets sont à la hauteur de l’ambition. Pour preuve : Tricentris vient de signer un bail pour un espace de 200 000 pieds carrés à Saint-Jérôme destiné à accueillir un centre d’achat de seconde main, le premier de ce genre en Amérique du Nord.
Cercle vertueux
Au-delà de l’innovation technologique et logistique, le modèle économique de Tricentris séduit.
« Nous soutenons un modèle de capital circulaire », explique la directrice. « Ce n’est pas comme dans une entreprise privée où les excédents tombent dans les poches des actionnaires. Nos actionnaires sont nos membres, les villes. Lorsque nous optimisons nos processus et générons des profits, 100 % de nos excédents retournent directement à la société. »
Cet argent finance ensuite des innovations ayant un impact social et environnemental concret dans la vie des gens. « C’est un cercle vertueux où l’efficacité opérationnelle bénéficie directement aux citoyens. »
Le réemploi, bientôt la norme?
Plus largement, l’objectif ultime de Bo n’est pas simplement de proposer une alternative au jetable, mais aussi de faire du réemploi un réflexe naturel.
« Nous voulons que les citoyens pensent automatiquement au réemploi avant d’opter pour quelque chose de jetable », résume la directrice. C’est exactement ce type de transformation des mentalités que Montréal et d’autres villes avant-gardistes cherchent à catalyser.
De fait, le modèle ne se contente pas de traiter les symptômes, il s’attaque aux causes en redéfinissant notre rapport à la consommation.
L’aventure ne fait que commencer, mais elle porte déjà les promesses d’un avenir où le jetable ne sera plus le choix par défaut, mais l’exception…