À n’en pas douter, Stephanie Lipp et Leo Gillis, les fondateurs de MycoFutures n’ont pas suivi un parcours classique.
Suffisamment souples et robustes, comme le tissu qu’ils produisent, ils ont su naviguer de la photographie de mode pour l’une et de la logistique pour l’autre à la fabrication de cuir végane… à partir de champignons.
Notre blogue, Circuits Courts, vous présente ici deux trajectoires atypiques et inspirantes celles des cofondateurs de MycoFutures venus bâtir l’essor de leur entreprise à la Centrale agricole.
Produire du cuir à partir d’un aliment végétal, le champignon en l’occurrence, dans le cœur de l’ex-Cité de la Mode? Une idée saugrenue, pensez-vous? Pas si sûr!
Rien ne prédisposait ce duo d’entrepreneurs à incarner, sans le savoir, l’identité même du District Central.
De fait, après des décennies de mutations profondes, ce secteur géographique d’Ahuntsic-Cartierville, à Montréal, demeure toujours flanqué de sa double empreinte, celle de l’industrie textile et celle de l’agroalimentaire.
Presque naturellement, Stephanie et Leo ont pour leur part tout misé sur une production alternative au cuir, moins polluante et qui bénéficie d’une vertu non négligeable, celle d’épargner les animaux.
Dans un élan tout aussi vertueux, le couple a souhaité rejoindre, en début d’année, la vingtaine de membres de la Centrale agricole incluant déjà trois champignonnières [Big Bloc, Myceliana et Champignons Maison… économie circulaire oblige!
Pourquoi le champignon, vous demandez-vous? En effet, les deux entrepreneurs auraient pu se tourner vers d’autres cuirs véganes issus de déchets végétaux comme la pomme, les résidus marins, l’ananas, le raisin, et même le cactus, mais leur spécialité était ailleurs.

L’appel du large
« En 2018, nous cherchions un nouveau projet de vie et nous avons acheté une maison dans une petite ville côtière de Terre-Neuve », se rappelle Stephanie. Or, depuis 1992, la région est frappée par le moratoire sur la pêche à la morue du Nord qui prendra fin en juin 2024.
Des jeunes âmes en quête d’authenticité et de grand air, comme Leo et Stephanie, continuent de s’y installer curieusement. Le couple y voit alors une opportunité réelle.
Dans leur nouveau cocon, ils prennent leurs marques et, très vite, ils constatent que la plupart des aliments arrivent par traversier. Autrement dit, la moindre tempête ou bien une seule interruption de service ne seraient-elles pas susceptibles de menacer l’approvisionnement des rayons des épiceries?
Eurêka! Germe alors dans leur tête une idée parfaitement adaptée au contexte local : cultiver toute l’année des champignons dans une ferme intérieure.
Même si la pandémie arrive peu après leur installation, ils développent malgré tout un service de livraison locale. L’entreprise est lancée.
La découverte accidentelle
L’été 2021 va tout changer. En nettoyant une chambre de culture, Leo tombe sur un bloc de champignons apparemment inerte : pas de fructification, néanmoins le mycélium a colonisé tout le substrat.
Celui-ci essaie de le décomposer pour en faire du compost, d’abord avec un couteau. Ça ne fonctionne pas.
Par frustration, il frappe le bloc contre le sol, persuadé que ce dernier va éclater. La masse rebondit, mais ne se brise pas.
Leo réalise immédiatement qu’il tient une trouvaille de taille : ce matériau possède tellement de propriétés exploitables! Il est à la fois résistant, flexible et solide. C’est à ce moment précis que tout bascule.
Un principe circulaire simple
MycoFutures se met à développer un matériau à base de mycélium, le réseau filamenteux des champignons. Le concept n’est pas totalement nouveau. Quelques entreprises américaines explorent déjà cette voie depuis 2021. MycoWorks ou encore Ecovative.
Pourtant, la demande est là. « L’industrie de la mode cherche des alternatives aux cuirs animaux et aux matières synthétiques issues du pétrole », confirme Stephanie. Aussi, des marques approchent MycoFutures, faute de pouvoir s’approvisionner ailleurs. L’opportunité est à saisir.
Le matériau fonctionne selon un principe circulaire simple. Au moyen du mycélium, les résidus organiques se transforment en un matériau solide. En fin de vie, celui-ci peut retourner à la terre.
« Aucun résidu toxique, aucune dépendance aux combustibles fossiles », explique fièrement Stephanie.
Quelle résistance?
Un frein psychologique apparaît cependant. D’aucuns questionnent la solidité du matériau. Est-ce vraiment aussi résistant que le cuir animal?
Si les tests mécaniques en laboratoire ne sont pas encore réalisés faute de quantités suffisantes, la preuve par l’usage semble déjà convaincante.
« Notre premier prototype, un sac à main, a été fabriqué il y a près de trois ans. Il a été manipulé par des milliers de personnes. Il a traversé toutes les saisons. Il est en parfait état, quasi identique au jour de sa fabrication », témoigne Stephanie Lipp. Dont acte!
Consommation d’eau et d’énergie réduite
Actuellement, MycoFutures utilise la sciure de bois comme substrat principal, un sous-produit de l’industrie forestière. « Le mycélium consomme la lignine et la cellulose, note Stephanie, et ces matières sont abondantes, peu coûteuses et souvent considérées comme des déchets. Nous voudrions développer des partenariats avec des producteurs locaux, dont ceux de la Centrale agricole, pour récupérer leurs surplus organiques. »
Par ailleurs, le procédé utilisé écarte « les produits chimiques toxiques ». En outre, la consommation d’eau et d’énergie est volontairement limitée a contrario du tannage réalisé pour la confection du cuir
animal.
Entreprise à impacts
Les deux acolytes s’enorgueillissent d’avoir pensé dès le départ à une structure de gouvernance vertueuse de leur entreprise. Outre la parité dans l’équipe, des politiques ESG [Environnementales, Sociales et de Gouvernance] et des indicateurs de durabilité sont déjà en mis en œuvre.
Au demeurant, Stephanie détaille les préalables à toute décision. Son impact doit répondre à trois exigences : bon pour la planète, viable économiquement, juste pour les personnes. Les fournisseurs et les clients sont aussi évalués selon ces critères.
Le défi du financement
Pas de mystère, le plus grand obstacle à leur développement reste le capital. Stephanie le dit sans détour. « Le modèle de financement traditionnel n’est pas adapté aux entreprises d’impact comme la nôtre. »
« Les investisseurs en capital-risque attendent des retombées rapides, déplore-t-elle. Le modèle fonctionne pour les jeunes pousses en IA [intelligence artificielle] ou en SaaS [Software As a Service, logiciel en tant que service, un modèle de distribution où des applications hébergées dans le cloud sont accessibles via Internet, généralement par abonnement], où les cycles d’itération sont courts. Pour une entreprise en biotechnologie de matériaux, les délais sont différents. Elle ne nécessite pas 15 ou 20 ans de plus, mais trois à cinq ans supplémentaires par rapport aux attentes habituelles. »
De fait, MycoFutures cherche maintenant des investisseurs stratégiques, à la fois sensibles à ces exigences temporelles, liées au cycle vivant mais aussi, plus largement, soucieux des enjeux environnementaux.
Il peut s’agir de fonds non dilutifs [le capital reçu n’exige pas du bénéficiaire qu’il renonce à une partie de sa participation à l’entreprise], précise-t-elle.
« Construire un modèle économique viable, sans pétrole, sans produits toxiques, sans exploitation » — Stephanie Lipp, cofondatrice de MycoFutures
Décentraliser la fabrication
L’objectif à long terme reste ambitieux. Stephanie et Leo veulent décentraliser la production. Plutôt qu’une grande usine centrale, Stephanie imagine des micro-unités de fabrication « installées directement là où les coproduits sont disponibles. »
Selon sa vision, chaque site travaillerait avec de la main-d’œuvre et des ressources locales.
En résumé, l’économie circulaire en vigueur à la Centrale agricole pourrait faire des émules à l’échelle de l’industrie entière.
« Ce modèle réduit les transports, les intermédiaires et les émissions de CO2, argumente-t-elle. Il génère des emplois locaux dans des régions souvent oubliées par l’économie industrielle classique. »
Léo complète : « Ici, par exemple à la Centrale agricole, en plus de la diversité du réseau, nous bénéficions d’un vrai filet de sécurité issu des synergies avec la communauté. Nous travaillons de façon moins isolée et plus coopérative. »
Consolider le modèle économique
MycoFutures ne prétend pas réinventer le monde du jour au lendemain. L’entreprise veut construire avec d’autres « un modèle économique viable, sans pétrole, sans produits toxiques, sans exploitation. »
Les cofondateurs en sont convaincus : ce que Léo a découvert par accident dans une chambre de culture à Terre-Neuve peut devenir l’un des matériaux de demain.
Avis aux investisseurs!
Contact : stephanie@myco-futures.com