À la Centrale agricole, des jeunes neurodivergents découvrent le monde professionnel. Café, peinture, culture de champignons et de plantes, vaisselle… quand des tâches simples catalysent les transformations profondes.
Allan, 17 ans, jongle entre deux ambitions. Il rêve de devenir joueur de football professionnel ou influenceur sur YouTube. Mais ce matin, il peint une porte blanche. Il change la couleur. Et ça, ça lui plaît vraiment.« J’aime ça pour développer mon imagination », dit-il avec une franchise désarmante. Allan est élève en Formation préparatoire au travail (FPT) au Centre François-Michelle. Il vient une fois par semaine à la Centrale agricole depuis mars dernier avec une demi-douzaine d’autres étudiant·es accompagné·es d’une éducatrice spécialisée. Ce lieu, dit-il, lui apprend « à vieillir comme les adultes ».
Pas de grande déclaration. Juste une porte peinte. Et quelque chose qui change.
De son côté, Marie-Émilie, 18 ans, s’envisage professeure d’art. Pourtant, elle se dit « fan de TorQué », depuis quelques semaines.
« J’aime utiliser la balance et faire les étiquettes. Ils sont gentils et ouverts. »
Au début, la forte odeur de café l’indisposait. Mais dès sa deuxième journée de travail dans l’espace accueillant de Torréfaction Québec, tout change pour elle. « Lorsque j’ai fait les étiquettes pour Fred, je me suis rendu compte que c’était mon activité préférée à la Centrale. »
Un espace ouvert
La Centrale agricole n’est pas un milieu de travail ordinaire. C’est une coopérative de solidarité d’une vingtaine de petites entreprises. Une production ultralocale de micropousses, de café torréfié, de cactus en pot, de biofertilisants, de poissons, de champignons, d’alcools urbains, etc. Et, depuis un an et demi, un partenariat avec le Centre François-Michelle, cette école montréalaise spécialisée en adaptation scolaire pour des jeunes de 4 à 21 ans ayant une déficience intellectuelle légère.
«Rendre nos milieux de travail inclusifs envers les personnes neurodivergentes»
Ce projet « incarne notre engagement pour rendre nos milieux de travail inclusifs envers les personnes neurodivergentes », explique Kevin Drouin-Léger, coordonnateur général de la Centrale agricole. Les entreprises membres offrent des tâches répétitives, concrètes, accessibles. Elles permettent aux jeunes de découvrir plusieurs métiers dans un seul bâtiment… avec les mêmes trajets chaque semaine, effectués par les jeunes en toute autonomie. Ce détail compte.
Un parcours méticuleux
Au Centre François-Michelle, le programme FPT dure cinq ans. La progression est pensée pas à pas. En première année, les élèves restent en milieu scolaire interne : cuisine, horticulture, manutention.
En deuxième année, ils effectuent un stage externe, en groupe, un jour par semaine. Puis, progressivement, les étudiants accèdent aux stages individuels : Canadian Tire, épiceries, pharmacies, garderies.
Jusqu’à la cinquième année, où les stages en entreprises s’étalent sur quatre jours durant la semaine, un quasi-emploi, en somme.
Cherianne Beauregard, éducatrice spécialisée, suit l’évolution de ces jeunes au quotidien. Elle aime les « aider à développer leur autonomie ». « La société a tendance à les infantiliser, poursuit-elle. Ici, on prouve au monde le contraire! » Ils sont, de fait, capables d’autonomie.
« Les voir prendre seul·es les transports en commun, c’est tellement beau et [cela leur permet d’évoluer dans un cadre] normatif. »
Ainsi, Emma, 18 ans, l’une des élèves du groupe, se déplaçait l’an passé en voiture avec sa mère. Cette année, elle vient et quitte seule l’école, en bus et métro.
Un regard différent
Emma se démarque par son sens de l’observation. Elle connaît le prénom de chaque personne croisée dans l’immeuble : Simon-Julien, Jean-François, Tanguy, Victor. Elle a appris à reconnaître si quelqu’un est disponible ou non. Elle a ses méthodes. « Quand quelqu’un est au téléphone, je me dis : » Pas disponible « . »
« Ça m’aide à me souvenir », témoigne Emma.
Les amis au travail
Allan, quant à lui, aime beaucoup se « faire des amis au travail ». Il est plus calme en stage qu’à l’école, aux dires de Cherianne. Le travail lui permet de vivre une expérience positive, avec un entourage restreint et moins de « stimuli » qu’à l’école.
« Ici, il y a du travail et des collègues gentils », argumente-t-il.
Il reconnaît aussi ses limites. Rester tranquille lui demande un effort particulier. « J’ai beaucoup de choses à améliorer, avoue-t-il. »
Un niveau de conscience de soi rare chez un jeune de 17 ans!

Bon pour les entreprises
Les tâches que les jeunes accomplissent, telles que trier, mesurer, laver, empaqueter, sont fort utiles aux entreprises de la Centrale agricole.
Certes, au début, la logistique était complexe. Certaines d’entre elles ne savaient pas toujours quoi préparer. Aujourd’hui, elles anticipent. Elles savent que les jeunes arrivent le jeudi et planifient du travail à l’avance.
« Le partenariat s’est rodé au fil du temps. Maintenant, les attentes sont claires des deux côtés, note Cherianne. Big Bloc, Torréfaction Québec, Cactus en ligne et OLA OLA sont des milieux qui ont appris à accueillir nos jeunes. » Ils ont su adapter leurs tâches à cette clientèle grâce au soutien de l’éducatrice spécialisée.
Ce programme prend tout son sens, ici, à la Centrale agricole. On confie de vraies tâches aux jeunes, on les prend au sérieux tout en exigeant d’eux une vraie conduite professionnelle.
Bref, l’expérience à la Centrale agricole leur donne les outils pour y arriver.
Propos recueillis par Nora Azouz