La Centrale agricole abrite depuis plusieurs mois une activité qui fait la fierté de toutes et de tous : la Corbeille-Bordeaux-Cartierville et son programme La Saine alimentation, un défi alimenTERRE! qui vient de fêter ses dix ans. Retour sur ce dispositif qui révolutionne l’aide alimentaire dans les quartiers défavorisés de Montréal.
Ce qui a commencé comme une modeste initiative de récupération de légumes «moches» dans quelques épiceries s’est transformé, en dix ans, en un véritable mouvement social qui redéfinit la lutte contre l’insécurité alimentaire dans notre ville. Le programme La Saine alimentation, porté par l’organisme la Corbeille-Bordeaux-Cartierville, mobilise aujourd’hui 168 bénévoles et a permis de redistribuer, l’an dernier, 513 tonnes de denrées récupérées, traitées et transformées à 53 organismes montréalais répartis dans 12 arrondissements.
Adaptation au terrain
« Au commencement du programme, nous voulions récupérer les légumes moches et les surplus dans les épiceries et aussi faire du glanage dans les champs », se souvient Donald Boisvert, directeur général de la Corbeille-Bordeaux-Cartierville. Financé initialement par la Fondation McConnell, le projet s’est rapidement heurté à des obstacles réglementaires imprévus. « Nous nous sommes vite rendu compte que cette activité était difficile, parce que pour les champs, il fallait obtenir des certifications », explique-t-il.
Jean-François Durivage, chargé de projet à La Corbeille, raconte comment l’équipe a dû changer son fusil d’épaule rapidement. « Comme la famille de ma prédécesseure Mathilde, à l’époque, venait des fermes maraîchères, nous nous sommes tournés vers les maraîchers », complète-t-il. Cette réorientation stratégique s’est avérée être le catalyseur d’une croissance exponentielle inattendue.
Une croissance inattendue
Le succès dépasse rapidement les capacités de l’organisation. « Ça n’a pas été long. Quinze tonnes récupérées la première année puis 30 tonnes, la deuxième », témoigne Jean-François Durivage. Cette progression fulgurante va mettre l’équipe à rude épreuve.
Le souvenir de l’opération « citrouilles » reste gravé dans la mémoire de chacun comme un symbole des défis logistiques rencontrés.
« Dans le temps des citrouilles, après l’Halloween, nous récoltions des bennes entières de citrouilles, dont nous ne savions que faire. » Alors, « nous les laissions sur le terrain, en libre-service », se rappelle Jean-François avec amusement et exaspération rétrospective.
La troisième année, 60 tonnes de denrées sont récupérées. « Là, on n’en pouvait plus », lâche-t-il sans ambages. Cette saturation force alors l’organisation à repenser complètement son modèle opérationnel et à développer de nouveaux partenariats.




Une oasis dans un désert alimentaire
Pour Donald Boisvert, l’enjeu d’alors ne porte pas que sur la simple logistique. « Pour les épiceries communautaires, nous voulions plus de fruits et légumes de qualité, parce que nous évoluons dans un désert alimentaire », déplore-t-il. De citer en exemple le quartier Ville St-Laurent, le premier à « embarquer » dans le programme et où « l’accès à des aliments frais et nutritifs demeure un défi quotidien pour de nombreuses familles ».
Face à la demande croissante et au succès du projet, d’autres arrondissements montréalais manifestent également leur intérêt.
« Le projet commençait à se faire connaître, des arrondissements voulaient reproduire le concept », explique Donald Boisvert. Mais plutôt que de diluer les efforts en multipliant les sites, l’équipe a opté pour un modèle centralisé de redistribution.
La pandémie accélère la mue
Et puis survient soudainement la pandémie de COVID-19… Loin de freiner l’élan, la crise sanitaire accélère le développement du projet. À cet égard, la nécessité de maintenir la distribution alimentaire pendant le confinement, combinée à la croissance continue des volumes à traiter, justifie dès lors une expansion… Et, par conséquent, plus tard, le déménagement à la Centrale agricole.

La mobilisation citoyenne au cœur du modèle
Si la progression du volume de denrées récupérées impressionne, c’est surtout le mouvement citoyen impulsé qui constitue peut-être la plus grande réussite. « Le programme la Saine alimentation devient un projet mobilisateur, dans lequel de nombreux citoyens s’engagent, à compter de 2019 », confirme Jean-François Durivage.
Aussi, entre 2024 et 2025, 168 bénévoles ont consacré près de 5000 heures de travail au projet. Cette mobilisation témoigne d’un engagement communautaire prononcé qui dépasse le cadre d’une simple distribution alimentaire.
L’inclusion sociale par le travail rémunéré
Par ailleurs, l’arrivée du projet M.A.R.C., Mouvement vers des alternatives rémunérées et constructives, de Rap Jeunesse a ajouté une dimension sociale, particulièrement innovante au programme. « Ce projet est né d’un désir d’inclure socialement les personnes en situation d’itinérance ainsi que celles à risque de le devenir en offrant des plateaux de travail rémunérés à la journée », explique Jean-François Durivage.
Le modèle proposé permet aux participants de travailler quelques heures tout en touchant une rémunération immédiate. « Ils viennent trois jours par semaine. Huit personnes participent, elles sont encadrées par deux intervenants », détaille-t-il. Ce cadre semble indispensable à celles et ceux qui vivent souvent des situations de grande vulnérabilité.
La flexibilité du programme autorise, de surcroît, une rotation qui maximise l’impact. « Chacun ou chacune peut venir deux fois par mois », indique Jean-François. Cette approche permet à un maximum de personnes de bénéficier du programme.
Les chiffres témoignent de l’ampleur de cette inclusion : 146 personnes différentes ont participé aux plateaux de travail en 2024, 163 en 2025. « Cela représente environ 300 personnes impliquées de diverses façons dans le programmes », se réjouit-il.

Cercle vertueux de la solidarité entre pairs
Au-delà de la rémunération, c’est le sens donné au travail qui motive profondément les participants. « Lorsqu’ ils viennent ici, ils maîtrisent beaucoup de choses déjà … Ils sont souvent bénéficiaires des banques alimentaires eux-mêmes. Ils sont là pour aider ceux qui vivent les mêmes situations qu’eux », souligne-t-il.
Cette dynamique d’entraide entre personnes partageant des réalités similaires crée un cercle vertueux de solidarité.
« Les participants ne sont plus seulement des bénéficiaires passifs, constate-t-il, mais ils deviennent des acteurs actifs de la solution, renforçant ainsi leur sentiment d’appartenance et leur dignité. »
La rémunération à la journée permet également de bonifier concrètement les revenus des personnes vulnérables. « En plus du petit billet de 20 $ de l’heure qu’ils gagnent [60 $ par jour], eh bien, ils vont aussi partir avec un peu de nourriture », note Jean-François. Cette combinaison de revenus, de nourriture et de participation sociale crée un impact qui dépasse largement la simple aide matérielle.
Et puis la transformation devint une évidence…
Toujours plus résiliente, face à l’impossibilité de redistribuer les légumes et fruits frais, l’équipe a dû développer une nouvelle phase : la transformation alimentaire. « Lorsque nous avons décidé de commencer vraiment à recruter des bénévoles, c’est à partir du moment où j’ai dit à Donald : « Nous jetons trop de choses, il faut démarrer la transformation » », évoque Jean-François. Cette initiative a été lancée en 2024.
« Le projet s’articule autour de trois axes : on récupère, on transforme, on redistribue », résume Donald Boisvert. « Le fait de passer de 15 tonnes récupérées, à 30, à 60, puis à 100, puis à 200, etc., a amplifié les enjeux logistiques. »
Au démarrage, il a fallu se contenter d’installations rustiques. « Nous avions un réchaud au propane avec un chaudron, pour faire la soupe », se souvient Jean-François. Cette phase pilote a permis de valider la faisabilité du concept avant d’investir dans l’infrastructure nécessaire. Aujourd’hui, l’investissement dans l’équipement de transformation porte ses fruits.
« Sans cette participation citoyenne, le modèle ne serait tout simplement pas viable financièrement »
Un modèle viable malgré les contraintes
Pourtant, le développement du programme s’est fait dans un contexte de ressources limitées.
Cette contrainte budgétaire explique en partie la raison pour laquelle la mobilisation bénévole et les plateaux de travail sont devenus si essentiels à son fonctionnement. Sans cette participation citoyenne, le modèle ne serait tout simplement pas viable financièrement, selon les dires des deux gestionnaires.
La complexité opérationnelle du programme ne se limite pas au volume, mais implique également des processus de tri sophistiqués. L’attention portée aux détails garantit que « les organismes partenaires reçoivent des produits de qualité optimale, tandis que les aliments moins présentables mais encore comestibles sont dirigés vers la transformation », assure Donald Boisvert.
Un modèle innovant et inspirant
En résumé, ce programme illustre bien comment les défis peuvent devenir des opportunités d’innovation. Les contraintes réglementaires initiales ont mené à un partenariat fructueux avec les grossistes et maraîchers. Puis, la saturation logistique a forcé le développement de la transformation alimentaire.
Aussi, les limitations budgétaires ont catalysé une mobilisation citoyenne exceptionnelle. Enfin, la pandémie a accéléré l’expansion géographique. Bref, cet écosystème innovant favorise l’inclusion sociale dans laquelle les bénéficiaires deviennent participants. Où le travail rémunéré redonne dignité et où la solidarité entre pairs crée des liens plus forts.
Ainsi, ce parcours offre des leçons précieuses sur la nécessité d’adapter constamment son modèle, de mobiliser la communauté comme ressource centrale et de voir dans chaque contrainte une opportunité de créer quelque chose de plus résilient et inclusif.
Le succès de La Saine alimentation prouve qu’une approche holistique, qui combine récupération, transformation, redistribution et inclusion sociale, peut faire une vraie différence.
Cet engagement collectif transforme non seulement l’accès à l’alimentation, à Montréal, mais également le tissu social de notre communauté. Sans nul doute, comme la Centrale agricole, la Corbeille-Bordeaux-Cartierville façonne la ville de demain.